14 nov 18:47

Quand un professeur de la faculté de droit d’Angers encourage ses étudiants à tweeter pendant les cours

Pour tous les étudiants

Antony Taillefait, professeur de droit public et ancien doyen de la Faculté de droit de l’université d’Angers

Twitter a fait son apparition dans les amphithéâtres d’une faculté de droit.
Antony Taillefait, professeur de droit public et ancien doyen de la Faculté de droit de l’université d’Angers, s’essaye depuis 2 ans à une pratique pour le moins innovante dans le cadre de ses enseignements universitaires. Par le biais d’un fil Twitter, les étudiants adressent leurs questions en instantané durant les cours magistraux de ce professeur pour le moins investi et passionné.

 

Comment vous est venue l’idée d’utiliser Twitter dans le cadre de vos enseignements universitaires ?

Depuis près d’une quinzaine d’années,  j’ai toujours eu pour habitude de projeter sur grand écran les supports pédagogiques illustrant les propos de mon cours. Il y a 2 ans, j’ai souhaité adapter mon enseignement aux évolutions de notre société en intégrant l’interactivité entre les étudiants et moi-même.
Trois constats m’ont conduit vers cette nouvelle façon d’enseigner.

Premièrement, en remettant des fiches d’évaluation aux étudiants à la fin de chaque année universitaire, j’ai constaté que les étudiants regrettaient de ne pas pouvoir me poser plus de questions et aspiraient à davantage d’échanges. Il fallait donc trouver un moyen de rompre cette distance et retrouver une « proximité intellectuelle ».

Deuxièmement, à l’intercours, certains étudiants avaient pour habitude de venir me voir pour éclaircir certains points de cours. En règle générale, ces étudiants, au profil de bons élèves, n’avaient pas la « peur » de l’enseignant. J’ai alors trouvé regrettable que ces discussions en aparté ne profitent pas à l’ensemble de la promotion et que les étudiants timides ne puissent pas bénéficier de mes remarques.

Troisièmement, les étudiants d’aujourd’hui, qui prennent pour la plus grande majorité leurs notes sur ordinateur, sont capables de suivre un cours en étant simultanément connectés sur plusieurs écrans – leur ordinateur, leur téléphone portable et l’écran mural où mes supports pédagogiques sont projetés. 

Compte tenu de ces observations, je souhaitais trouver un moyen d’être présent dans leurs outils numériques, utilisés à titre personnel et non pour l’apprentissage des cours de droit. Je voulais ainsi investir leur temps et leurs échanges numériques à des fins pédagogiques pour transmettre à la fois des connaissances juridiques, mettre à disposition des éléments méthodologiques et leur soumettre des propositions de recherche. L’utilisation du réseau social Twitter s’est imposée comme une évidence pour répondre à ces objectifs. 

Comment se déroulent en pratique vos cours ?

Matériellement, grâce à un vidéoprojecteur, les questions posées par les étudiants via Twitter apparaissent sur le mur de l’amphithéâtre (sous forme de fil) à côté des ressources pédagogiques qui me sont utiles pour mon cours. Celles-ci s’affichent au compte-goutte et ne défilent pas en permanence, ce qui me permet de prendre le temps de répondre à toutes les questions.
D’un point de vue technique, les étudiants accèdent à Twitter via le réseau intranet de la faculté. Ils n’utilisent pas leur propre compte mais se connectent à un compte générique spécialement créé pour mon cours. De cette façon, les étudiants conservent leur anonymat, essence de ce projet.

Comment cette pratique pour le moins innovante a-t-elle été accueillie par vos étudiants ?

L’utilisation de Twitter en cours n’a pas épaté les étudiants mais leur a semblé parfaitement naturelle. 

Quels types de questions vous adressent les étudiants ?

Une grande part du métier de juriste est de savoir poser des questions. 
La façon dont la question est énoncée est particulièrement intéressante en tant que professeur car cela me permet d’analyser les formulations. Ainsi, outre les réponses que j’apporte aux étudiants, je porte un grand intérêt à la question, déterminante pour le juriste car elle conduit celui qui répond à utiliser une méthode qui lui permet d’écarter un certain nombre de solutions.
C’est pourquoi en moyenne, durant 2 heures de cours, je n’ai jamais plus d’une dizaine de questions, et ce, de plusieurs natures.

Des questions posées en début de cours servant de transition à la leçon du jour. Ce type de questions permet à la fois aux étudiants d’éclaircir certains points de cours et me permet de faire une transition avec la leçon du jour. Cette transition, essentielle et revêtant un intérêt pédagogique, fait partie de la démonstration et du raisonnement juridique.

Des questions de nature juridique. Ces questions sont habituelles et portent par exemple sur des notions juridiques que j’ai eu l’occasion d’expliquer et que j’illustre d’une autre façon à l’occasion de ma réponse. Ce qui est intéressant c’est que souvent ce sont d’autres étudiants via Twitter qui répondent. Du coup je commente aussi la réponse.

Des questions d’actualité. Pour exemple, dans mon cours de droit des finances publiques, les étudiants profitent des discussions au Parlement et des échanges entre le gouvernement et les institutions européennes sur les projets de textes financiers en fin d’année au moment où je dispense mon enseignement pour poser leurs questions et ainsi assimiler les éléments de cours.  

Quels sont les avantages de cette méthode d’enseignement ?

L’usage de Twitter a enrichi ma pratique pédagogique en me permettant de donner des respirations à mes cours. Après une question très technique qui a suscité une particulière concentration, les questions posées sur Twitter me conduisent à apporter des précisions, faire des transitions, de l’anthropologie juridique indispensable pour nourrir les réflexions. 
Si au départ je partais du postulat que les étudiants dissipaient leur attention entre tous ces supports numériques, il s’agissait là d’une fausse idée. Étonnamment, ils redoublent d’attention et d’intérêt grâce à ces outils technologiques.

Quels sont les inconvénients de cette méthode d’enseignement ?

D’une part, il y a toujours en début d’année la tentation pour des étudiants d’utiliser Twitter à mauvais escient, mais après un recadrage, tout rentre dans l’ordre.
D’autre part, en utilisant ce procédé d’enseignement, je rencontre quelques difficultés pour couvrir l’intégralité du programme. Considérant qu’il est inenvisageable de faire des cours « light », pour pallier cette carence de temps, j’utilise l’espace numérique de l’université  pour mettre en ligne des leçons, des auto-exercices ainsi que des ressources pédagogiques.  
Enfin, la grande difficulté de la pédagogie numérique (le e-learning ou e-pedagogie) réside dans le fait qu’elle représente un coût élevé et à l’heure actuelle, très clairement, je manque de moyens. Contrairement à ce que certains peuvent avancer, la e-pedagogie ne permettra pas de faire des économies. Un entourage est indispensable autour du concepteur (enseignant scientifique) dans la réalisation d’un outil numérique interactif qui soit intuitif, simple d’utilisation et répondant à un souci de présentation adaptée. Malheureusement aujourd’hui, au-delà d’un manque de moyen, on a omis qu’il fallait investir dans les Hommes. 

 

Au-delà de Twitter, vous êtes un professeur riche d’idées dans vos méthodes d’enseignement. Avez-vous d’autre(s) projet(s) en cours ?  

En septembre 2015, dans mon cours de 4e année de droit public, je souhaiterais pouvoir faire cours dans une salle aménagée aux fins d’accroître l’interactivité entre étudiants et enseignant. Actuellement, si je dispose des outils numériques, je n’ai malheureusement pas les moyens humains suffisants pour développer un tel projet.

Êtes-vous un adepte du réseau social Twitter ? 

Absolument pas ! (rires)

Auriez-vous aimé être un étudiant à notre époque ?

Oui, sans commune mesure ! Quand j’étais étudiant, j’ai passé une bonne partie de mes études à rechercher l’information à la bibliothèque en épluchant des documents.
J’ai passé plus de temps à construire ma mémoire que mon raisonnement. 
Aujourd’hui, je peux accéder à distance à la bibliothèque de mon université et c’est fabuleux. J’explore grâce aux outils technologiques davantage de ressources que je ne le faisais auparavant.

 

En savoir +

. En collaboration avec 4 collègues professeurs enseignant dans d’autres universités, nous avons créé un Master e-learning « Management et droit des organisations scolaires » (M@DOS) en formation continue, ouvert aux proviseurs de lycée, aux principaux de collège et inspecteurs de l’Éducation nationale. 

 

Stéphanie Chrostek

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