19 oct 15:03

« Les robots ne remplaceront pas les avocats ! »

Pour tous les étudiants

Interview de Louis Larret-Chahine - co-fondateur de Predictice - Propos recueillis par Delphine Bauer, à lire dans les Petites affiches du 17 octobre 2017 (en accès libre via votre ENT)

Interview de Louis Larret-Chahine, co-fondateur de Predictice. Propos recueillis par Delphine Bauer

Du haut de ses 25 ans, Louis Larret-Chahine est un jeune juriste de formation, ultra-connecté, qui vit avec son temps. Alors en stage, le jeune homme brun aux petites lunettes sérieuses, constate que les cabinets n’ont que peu recours aux nouvelles technologies. Il a alors l’idée de créer l’outil numérique qui lui serait utile plus tard, une fois ses études d’avocat terminées. Avec deux collaborateurs, il fonde ainsi Predictice, un logiciel à base d’algorithmes qui veut révolutionner le monde de la justice en se basant sur plusieurs millions de décisions de justice prises dans le secteur du contentieux et accessibles au public. Un logiciel qui permet notamment d’optimiser la stratégie des avocats. Bien déterminé à réussir mais aussi lucide quant aux questions éthiques que pose Predictice, Louis Jarret-Chahine revient sur cette technologie du futur, ses avancées mais aussi ses questionnements.

Les Petites Affiches – Qu’est-ce qui vous a motivé à créer Predictice ?

Louis Larret-Chahine – J’étais en stage en cabinets d’avocats, et je sentais bien que la technologie n’était pas utilisée dans les cabinets. Assez naïvement, je voulais construire le super outil qui allait me servir à devenir un très, très bon avocat plus tard. Il y avait l’envie de lancer un projet avec mes deux associés, l’un directeur opérationnel, et l’autre ingénieur de formation. On n’avait pas théorisé le produit, mais on voulait faire quelque chose d’utile pour les avocats, c’est-à-dire pour nous.

LPA – Comment fonctionne le logiciel Predictice ?

L. L.-C. – Les attentes de nos clients1 sont très différentes, y compris au sein même des avocats selon leurs spécialités. Prenons l’exemple d’un cabinet en droit social. Dernièrement, il y a eu pas mal d’évolutions du contentieux lié à l’amiante. Dans la barre de recherche, vous inscrivez ainsi le mot-clé « amiante ». Environ 24 000 résultats sortent. Ensuite, il y a des suggestions qui sont faites, pour pouvoir compléter ou affiner la recherche. Je cherche toutes les décisions qui traitent de l’amiante dans toutes les cours d’appel, avec un débat sur les conditions d’existence depuis 2015. Il me reste plus de 3 000 options. Après, soit on procède à l’ancienne, on lit les décisions de justice en « random », soit en fonction de son objectif. En général, il s’agit du préjudice d’anxiété. Dans ce cas précis, il est suggéré. Là, le logiciel génère un « dashboard » d’analyse où beaucoup d’informations différentes sont disponibles, comme le pourcentage de chances d’avoir gain de cause (37 %), la tendance dans le temps, ici très clairement décroissante, les éléments qui vont avoir le plus d’impact sur la prise de décision du juge, et la possibilité d’avoir une vue par répartition géographique. Par exemple, 70 % des décisions à Aix-en-Provence sont favorables, contre 21 % à Paris. Vous pouvez aussi obtenir le montant des indemnités moyen, et vous filtrez en fonction de ce que vous recherchez.

LPA – Existe-t-il un clivage générationnel parmi vos utilisateurs ?

L. L.-C. – Malheureusement, la fracture est plutôt géographique. On a de très bons utilisateurs qui ont 50-60 ans, et des jeunes utilisateurs qui utilisent mal la solution, qui ne voient pas son intérêt. Là où apparaît un trait marquant, c’est que les cabinets qui s’abonnent sont surtout des cabinets de métropoles, Paris, Lille, Lyon, Bordeaux en tête. Ailleurs, ça chute beaucoup. C’est d’ailleurs l’une de mes batailles, de rendre Predictice accessible partout. C’est pourquoi on a lancé le programme Predictice pour l’enseignement et la recherche. Par le biais des universités, on ouvre gratuitement des comptes aux étudiants. On a veillé à avoir des universités qui viennent d’un peu partout, de Nîmes, de Montpellier, de Clermont Ferrand. Étrangement, il n’y a que deux structures parisiennes qui sont partenaires, Assas et Sciences Po.

LPA – Quel est l’intérêt des universités pour votre logiciel ?

L. L.-C. – J’ai la sensation que les facultés ont deux intérêts : le premier est de permettre aux étudiants qui arrivent sur le marché du travail de tester un nouvel outil qui est considéré comme très impactant pour le métier et la façon d’aborder la stratégie contentieuse (même si le contentieux ne représente que 25 % du métier d’avocat).

La deuxième chose, c’est que ce genre d’outil permet un renouvellement de beaucoup d’aspects de recherche. À l’époque, c’était très compliqué de faire des analyses sur des gros volumes, il fallait tout faire à la main. Aujourd’hui, il ne faut que quelques secondes pour mesurer un écart entre deux juges, deux juridictions, deux problèmes de droit, et ça, ça facilite plein de pistes de recherches. Les doctorants peuvent donc faire de cet outil, un levier génial pour croiser des informations juridiques avec des données économiques. Cela peut ouvrir plein de portes.

LPA – Quels sont les avantages pour les utilisateurs ?

L. L.-C. – Pour les avocats, Predictice permet de mieux pouvoir conseiller son client. L’avocat pourra par exemple constater que dans cette juridiction, il y a peu de chances d’avoir gain de cause. Il pourra ainsi demander à son client s’il veut quand même tenter les 7 ans de procédure ou s’il veut essayer de négocier. Cela va permettre de désengorger les juridictions et d’obtenir une justice tout aussi juste mais plus rapide, par la négociation et la désintermédiation. Les magistrats pourront mieux se concentrer sur les affaires qui méritent leur attention.

Du côté des entreprises, cela va leur permettre de mieux provisionner en cas de contentieux. Cela renforcera le tissu économique du pays2. En gros, chaque entreprise qui utilise l’outil sait combien elle va perdre. À la cour d’appel de Nancy, si une entreprise sait qu’elle a 72 % de chances de payer 100 000 €, elle pourra provisionner la bonne somme. Avec le logiciel, cela prend trois secondes pour calculer, ce qui, avant, nécessitait une armée de stagiaires. Et si on va au contentieux, on obtient plusieurs choses : les arguments qui peuvent avoir un impact, une cible par juridiction pour savoir si on a le choix et, évidemment, les décisions pour appuyer son argumentation, qui sont filtrées en fonction de celles qui sont vraiment utiles.

LPA – Et pour les clients ?

L. L.-C. – Les avocats ont la sensation de mieux conseiller leurs clients, en tout cas, d’apporter une réponse à laquelle ils avaient du mal à formuler une piste de réponse. Pour être honnête, la quasi-totalité des clients demandent : « Est-ce que je vais gagner mon procès » ? ou : « Combien est-ce que je peux gagner ou perdre ? ». Si vous êtes une entreprise et que vous vous faites assigner, la première chose que vous demandez à votre avocat, c’est :« Est-ce que le dossier est sérieux, et si oui, combien je provisionne ? » Et jusqu’à aujourd’hui, personne ne pouvait répondre. Une entreprise prend toutes ses décisions avec des chiffres, sauf en matière de droit, c’est une absurdité.

LPA – Predictice ne suscite pas le consensus dans la profession. Pourquoi ?

L L.-C. – Les avocats qui n’ont pas vu l’outil sont encore dans le fantasme. Définitivement, le logiciel ne fait pas consensus. Beaucoup de gens qui ne connaissent pas, critiquent, en craignant que Predictice les automatise. Mais non ! Ce n’est pas ce qu’on fait. D’ailleurs, ce qui est incroyable, c’est qu’une fois qu’on équipe quelqu’un, on n’a jamais eu d’autre retour que « l’outil doit faire plus, faire ceci ou cela ».

LPA – Cela peut-il avoir des conséquences sur la façon de travailler ?

L. L.-C. – Le temps de recherche va être comprimé et donc dégager plus de temps pour les activités à plus forte valeur ajoutée. Il est aussi possible qu’à moyen ou long terme, cela impacte la structure d’un cabinet. Jusqu’à aujourd’hui, on avait des structures vraiment en forme de pyramide, il est possible que la base de la pyramide se réduise un peu.

LPA – Mais cette « robotisation » peut-elle entraîner du chômage chez les avocats ?

L. L.-C. – Non, car Predictice ne remplace le boulot de personne. Il faudra toujours un avocat pour piloter la recherche. Ce genre d’argument vient d’un discours très anxiogène sur les robots-avocats, c’est n’importe quoi. Certains pensent vraiment que des cabinets ont embauché des robots-avocats, mais non ! Je passe mon temps à démentir, le robot avocat n’existe pas.

LPA – Pour l’instant, le logiciel ne s’applique qu’au contentieux. Quid du pénal ? Quelles limites éthiques à Predictice ?

L. L.-C. – Il existe un premier problème, c’est la faiblesse de la motivation des affaires pénales. Même si l’on souhaitait faire des super analyses au pénal, ce ne serait pas aussi simple que sur du contentieux, car les décisions au pénal sont peu motivées. Les algorithmes auraient donc du mal à fonctionner. De plus, le pénal est beaucoup plus hétérogène que ce qu’une première analyse pourrait montrer. Faire des analyses sur du délit ou du crime va probablement rester une mauvaise idée pour un bon moment, mais sur du contraventionnel, je vois de moins en moins de souci. Et je pense que je ne suis pas le seul. Pour le pénal, avoir le montant des indemnités sera moins important que le temps d’emprisonnement moyen. Ce seront d’autres données, d’autres analyses. Il faut aussi se demander à qui cela sert, dans quel but, et si c’est bien pour la paix sociale.

LPA – Justement, le comité éthique que vous avez créé aide-t-il à réfléchir sur ces questions ?

L. L.-C. – Il y avait des questions importantes, éthiques, qui étaient en train de surgir dans les premiers pas du déploiement du logiciel. Il y avait deux attitudes possibles, soit les ignorer, les enterrer, soit y faire face. On a opté pour la deuxième solution. L’équipe de Predictice est très jeune. Nous sommes loin d’avoir la science infuse et pensons que ces problèmes-là doivent être traités et qu’on ne pouvait pas les traiter tous seuls. On discute donc avec les autres membres du comité éthique et scientifique que nous avons créé, sur un format semestriel et, pour accélérer les travaux du comité, nous proposons une équipe presque paritaire entre avocats et universitaires, hommes et femmes. L’utilisation de notre logiciel va impacter les avocats, les magistrats, les juristes et, par ricochet, le service public de la justice. Je pense donc que ces questions concernent tout le monde.

 


1 – Cabinets d’avocats, magistrats ou entreprises, ndla.
2 – En évitant les faillites, ndla.

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