On appelle à la barre Laurence Neuer pour son ouvrage "L'audience est levée..."

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14 Mars

09:21

On appelle à la barre Laurence Neuer pour son ouvrage "L'audience est levée..."

Pour tous les étudiants

Laurence Neuer - juriste passionnée et journaliste - a assisté durant sept ans aux audiences du tribunal correctionnel et retranscrit sous forme de chroniques publiées dans Le Point le quotidien d'une justice dite ordinaire.
Compilées dans l'ouvrage « L'audience est levée... » co-édité par la Gazette du Palais (une marque de Lextenso) et Le Point, Laurence Neuer a sélectionné les meilleures anecdotes de prétoires où justiciables, défenseurs et juges, nous font vivre avec émotion les réalités du Palais.

 

Lextenso étudiant : François Terré et Catherine Puigelier (qui ont écrit votre préface) disent de vous que vous êtes une littéraire dans le droit. Vous maniez subtilement vos qualités de juriste, d’écrivain et journaliste dans cet ouvrage. Pourriez-vous revenir sur votre parcours ?

Laurence Neuer : Le journalisme est un rêve de jeunesse… Mais j’étais aussi attirée par le droit. Sans vraiment faire de « plan » de carrière, j’ai choisi cette porte d’entrée dans le monde professionnel, en me disant qu’elle pourrait aussi me donner accès un jour au métier de journaliste. Aimant écrire et transmettre, je suis allée jusqu’au doctorat et le jury m’a accordé une subvention pour publier le livre tiré de ma thèse. Entre temps, j’avais tenté l’examen d’entrée au barreau que j’ai réussi… Un cabinet d’avocat m’a recrutée assez rapidement, et je me suis lancée, un peu en pilotage automatique, dans l’avocature… Mais sans perdre de vue mon cap journalistique !
Après avoir publié de nombreux articles dans des revues juridiques (Gazette du Palais, Les Petites Affiches, Droit et Économie, etc.), j’ai, un jour, décidé de sauter le pas, avec les moyens du bord, c’est-à-dire mes idées de sujets et une immense volonté de réussir ! J’ai commencé dans le journalisme télé, en réalisant de grandes enquêtes et des documentaires pour TF1 et M6 (Palais de justice de Paris, Justice à Bobigny, Justice à Reims, Justice à Valenciennes, Affaire Tchernobyl, Affaire de Bruay en Artois, détectives privés, etc.). Puis, j’ai collaboré à différents journaux (Le Parisien, L’Obs, Les Échos …), pour finalement me « poser » au Point, en 2003, avec une rubrique hebdomadaire dans le magazine (sur les droits du consommateur liés au numérique). Mes activités se sont diversifiées et l’on m’a attribué, dès la naissance du site web du journal, une chronique traitant de sujets de société liés au droit, à la justice et aux technologies de l’information et de la communication : « MON PETIT DROIT M’A DIT ». Je co-réalise par ailleurs « Le tribunal de l’internet », concept inédit de vidéo sur le droit du numérique.

 

Lextenso étudiant : Comment vous est venue cette envie de retranscrire cette justice dite « ordinaire » ? Pourquoi vouloir retranscrire ces réalités et quelles ont été vos principales motivations ?

Laurence Neuer : J’ai constaté que les chroniqueurs judiciaires s’intéressaient essentiellement aux procès d’assises. Le sang, le sexe et la mort, les mensonges, les vies dévastées…, c’est ce « sensationnel » qui intéresse avant tout les médias et le grand public. Mais en commençant à publier mes carnets de justice en correctionnelle, je me suis rendu compte que les lecteurs s’intéressaient aussi à cette violence « à taille humaine », source de traumatismes parfois lourds, à laquelle ils pouvaient même s’identifier. Ce sont ces déviances, ces transgressions, ces blessures, suffisamment graves pour être jugées en correctionnelle, mais pas assez pour relever des assises, que j’ai voulu décrire voire déchiffrer… C’est à mon sens un excellent terrain d’observation pour tous ceux qui s’intéressent au fonctionnement humain.
Puis, ce rendez-vous hebdomadaire avec mes fidèles lecteurs pendant 7 ans est devenu un livre…

Mes motivations ? Tout d’abord, raconter la violence de la société à travers ses déviances et transgressions : vols, agressions physiques et sexuelles, escroqueries, drames familiaux, etc.  
Ensuite, décrire la justice pénale dite « ordinaire », le « face à face » délinquance / norme sociale : comment le juge répond-t-il à la violence, quelle est sa grille de lecture, comment s’adresse-t-il aux prévenus, comment manie-t-il son autorité face à des personnes qui ont des trajectoires complexes, qui ne sont pas « construites » et n’ont pas de repères dans la vie… C’est tout cela qui m’a intéressée… Comment, dans cette société éclatée, multiculturelle, hyperconnectée, notre justice déchiffre-t-elle la culpabilité et appréhende-t-elle la réhabilitation du condamné.
J’ai voulu relater ce quotidien judiciaire, sans complaisance ni parti pris mais avec sobriété, tout en pointant ses imperfections, les dialogues asymétriques entre magistrats et prévenus, l’inadéquation des réponses judiciaires en présence de multirécidivistes, la difficulté pour les avocats commis d’office d’exploiter toutes les facettes du dossier…
En plantant ma tente dans ces salles d’audience, au hasard, j’ai tenté de « croquer » comme le faisait « Daumier », mais sans tomber dans la caricature, les moments forts, les « pics » d’audience, et toutes les « curiosités » du procès.

 

Lextenso étudiant : Pourquoi avoir choisi de partager exclusivement des échantillons de procès correctionnels ? Les audiences civiles vous semblaient-elles avoir moins d’intérêt ? Et les audiences criminelles ?

Laurence Neuer : En matière civile, il y a deux types d’audiences : les audiences civiles « nobles », techniquement complexes, comme les affaires de propriété intellectuelle ou les beaux procès de concurrence déloyale, et les audiences du quotidien, les petits conflits entre voisins, les thuyas de la propriété d’à côté qui empiètent sur sa propriété, le coq qui pollue le sommeil des habitants du village, les odeurs du restaurant d’à côté, etc. Ces affaires sont intéressantes en ce qu’elles sont humaines, chargées d’affects. Mais pour avoir une vraie idée de ce qu’est cette justice de proximité, il faut arpenter une grande partie des quelques 300 tribunaux d’instance car la sociologie judiciaire, plus importante que l’affaire en elle-même, varie selon les lieux. L’audience du tribunal d’instance de Paris 16ème et celle du fin fond de certaines campagnes française ne joue pas la même partition.  Et puis, avec la réforme de la carte judiciaire, la justice de proximité a peut-être ses dernières heures à vivre…

 

Lextenso étudiant : Avant d’évoquer des exemples d’audiences, vous faites parfois intervenir des professionnels du droit ? Pourquoi ce choix éditorial ?

Laurence Neuer : J’ai pensé qu’il était intéressant d’ajouter les regards de spécialistes sur la justice pénale et la prison. Cela offre un recul, une réflexion distanciée de la « scène » judiciaire proprement dite. Dans un ouvrage qui rend compte d’anecdotes, d’instantanés de la vie des gens, ces contributions m’ont paru intéressantes…

 

Lextenso étudiant : Bon nombre d’étudiants en droit arrivant en fin de cursus ne connaissent pas aujourd’hui les réalités des prétoires (sous-entendu, ils n’ont jamais mis les pieds dans une juridiction). D’après vous, faudrait-il rendre obligatoire des sessions de stage [ou autres] dans les juridictions (aussi bien civiles que pénales) ?

Laurence Neuer : La meilleure façon d’appréhender les réalités du procès, son épaisseur, sa densité et ses contradictions, est de le vivre ! Les audiences correctionnelles sont un concentré de matière humaine, dans la singularité temporelle d’un procès de courte durée, où l’abstraction du « droit » des grandes affaires civiles (hormis les vices de forme soulevés pour faire annuler la procédure) n’occupe qu’une place minime. Rendre obligatoire des stages est une bonne chose, mais se plonger dans le cœur du dossier est encore mieux !

 

Lextenso étudiant : Quelle vision avez-vous de la justice à l’issue de cette expérience ?  Que signifie pour vous « bien juger » ?

Laurence Neuer : Je suis bien souvent restée sur ma faim : pourquoi tel témoin n’a pas été entendu ? Pourquoi n’a-t-on pas été vérifier si ce que la personne a déclaré sur sa situation familiale est vrai ? On entend des phrases du type « vous n’êtes pas la seule affaire aujourd’hui monsieur », « Maitre, vous avez 5’ pour plaider »… Ou des questions fermées du type : « vous reconnaissez, oui ou non ? » « Vous savez ce que vous risquez » ? cela enferme la personne dans une position de défensive, dans une fragilité …
Les magistrats, surtout lorsqu’ils sont confrontés à la mauvaise foi des prévenus, ont tendance à montrer leur agacement et leur impatience. La justice est humaine mais ce n’est pas une raison…
J’ai souvent observé que la collégialité physique ne se traduisait pas souvent par une collégialité active. Il est rare que les assesseurs s’impliquent dans les affaires qu’ils n’ont pas instruites. On peut d’autant plus le regretter que la raison d’être de la collégialité réside avant tout dans l’écoute et la réactivité de ceux qui ont un regard neuf sur l’affaire.
Qu’est-ce qu’un bon juge ? Robert Badinter disait : « Juger est un métier qui nécessite des connaissances, un savoir et une expérience humaine ». L’audience correctionnelle est un laboratoire de l’expérimentation de ces qualités. Un bon juge c’est celui qui sait donner du sens à l’audition et à la peine qu’il prononcera.

 

Lextenso étudiant : Parfois, les magistrats ont à faire à des histoires parfois insolites, pour ne pas dire, drôles ? Quelle est l’affaire qui vous a fait le plus fait sourire ? Quelle affaire vous a le plus touchée/émue ?

Laurence Neuer : A la vérité, l’humour n’est pas souvent convoqué à ces audiences qui sont plutôt tristes, pathétiques, ou déconcertantes. Les prévenus sont bien souvent « dans leur monde », dans le déni de leurs actes, et ce décalage entre d’un côté la gravité des faits et du préjudice et de l’autre la légèreté ou la naïveté des réponses du prévenu est troublant.
Parfois, on sourit, en effet, comme dans cette affaire où le mari avait lancé un marteau sur le pied de sa femme après qu’elle l’a menacé avec une scie sauteuse…Certaines répliques prêtent aussi à sourire, par exemple celle du juge à l’avocate d’une femme se disant victime de violences conjugales : « Monsieur a un comportement bipolaire, il a un profil de pervers narcissique comme on le voit souvent dans ces tribunaux » ; et le juge de répondre : « en plus du diplôme d’avocat vous avez un diplôme de psychiatre ? »  
Ce « comique de circonstance » dédramatise un peu le climat assez rude des audiences…

 

Pour aller plus loin : 

 

Pour en savoir plus

 

Laurence Neuer est journaliste dans le domaine juridique et judiciaire au Point. Elle tient la chronique « Mon petit droit m'a dit » et co-réalise la chronique vidéo « Au tribunal de l'internet » sur Le Point.fr

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