04 oct 13:49

Réforme de l’examen d’entrée au CRFPA : vox clamantis in deserto

Pour les étudiants en

M1

La réforme de l’examen d’entrée à l’école d’avocat officiellement annoncée le 7 juillet denier entrera en application en septembre 2017. Mais si, dans un premier temps, toutes les langues seront maintenues pour l’épreuve orale de langue, seul l’anglais sera au programme à compter de 2021.

Puisqu’il est bien connu qu’en France, être moderne c’est réformer et être égal c’est être pareil, un intense sentiment de satisfaction a saisi la profession, à l’orée de cet été qui déjà s’achève, lors de l’annonce de la réforme de l’examen d’entrée à l’école d’avocat, réforme dont l’ambition explicite ne va pas moins qu’à unifier sur tout le territoire les conditions d’accès à cette école en vue de mettre un terme aux originalités régionales, constitutives de disparités supposées être source d’une injustice incompatible avec les valeurs de la République.

Il est vrai que la dimension nationale d’un baccalauréat unique contribue efficacement à sa protection contre toute dévalorisation et au maintien de son inégalable prestige. L’exemple est à méditer.

D’autres ont étudié plus savamment la pertinence pédagogique et l’impact budgétaire de cette nouveauté et cet avant-propos un peu moqueur n’introduit pas à la contestation systématique d’une réforme attendue dans son principe et que l’expérience pourra toujours améliorer.

Monsieur Thierry Mandon rapprochait l’esprit de cet examen nouveau de celui du concours d’accès à l’École nationale de la magistrature1. Qui sait si, un jour, sa mise en œuvre n’aura pas constitué un premier pas vers un rapprochement des deux épreuves, voire des deux parcours de formation que, pour notre (très humble) part, nous appelons de nos vœux.

Seulement voudrions-nous nous arrêter un peu sur les bas-côtés, examiner les petites scories que l’on y trouve, lesquelles, plus que l’esprit de la réforme, traduisent l’esprit (ou le manque d’esprit) d’une société qui n’en finit pas de s’affaisser sur elle-même.

Les nouvelles modalités de l’examen d’entrée nous sont ainsi schématiquement présentées :

► Épreuves d’admissibilité :

● note de synthèse,
● cas pratique (portant sur une matière à choisir parmi six),
● épreuve de procédure (portant sur une matière à choisir dans la continuité de celle choisie pour le cas pratique) ;

► Épreuves d’admission :

● grand oral de 45 minutes (portant sur la culture générale juridique),

► Épreuve orale de langue (toutes les langues sont maintenues jusqu’en 2021, date à compter de laquelle seul l’anglais sera au programme).

Devinette : quel est le point de cette présentation schématique qui devrait faire bondir l’esprit sain de n’importe quel être raisonnable normalement constitué ?

Ceux qui suivent avec passion les épisodes de l’exposé récurrent de nos marottes auront immédiatement saisi que le sujet dont nous voulons les entretenir tient dans les derniers mots de cette présentation.

À la publication, il y a quelque temps, d’un billet d’humeur sur l’abrogation clandestine de l’ordonnance de Villers-Cotterêts2, Jean-Gaston Moore3 nous adressait une petite lettre, charmante comme toujours mais un peu dubitative : « (…) J’espère que vous serez entendu, mais j’ai le sentiment personnel malheureusement que nous menons un combat sans espoir.

Au congrès de l’Union internationale des avocats à Turin, j’ai constaté que des avocats français – bien que les deux langues officielles soient l’anglais et le français – ont fait leur intervention en anglais, alors que des Italiens se sont exprimés (certains) en français… »

C’était en 2001. Il est peu probable que l’état des lieux se soit amélioré depuis. Tout est dit.

Eh bien non ! Il ne sera pas dit que tout n’aurait pas été dit contre ce « tout est dit » ; contre la disparition programmée en Europe et en France de la liberté linguistique, de la liberté de penser, de travailler, de faire du droit dans d’autres langues que celle de l’Empire.

Nous élevons donc encore notre petite voix protestataire dans le désert d’indifférence.

Nous entendons déjà les dominés et les soumis congénitaux venir doucereusement invoquer les nécessités du temps, la force des choses, et nous inviter onctueusement à la concession, à l’apathie, à la torpeur tranquille de la servitude volontaire.

D’autres, chevauchant alternativement un cynisme de circonstance et un moralisme de pacotille, sauront invoquer l’efficacité pratique, l’ouverture à l’international, les échanges entre les peuples, voire la fraternité universelle pour justifier le dédain ou la jouissance qu’ils éprouvent à la contemplation de la déchéance des langages libres.

Seulement pouvons-nous répéter inlassablement qu’il n’est pas de force des choses. La force des choses n’est que la faiblesse des hommes.

Seulement pouvons-nous inlassablement les inviter à méditer sur la pathologie d’une société qui fait dire aux mots le contraire de ce qu’ils disent. L’emphatique, la pompeuse, la mélodramatique, pleurnicheuse et ronflante « ouverture à l’international » est le faux-nez de la clôture mentale sur un impérialisme dévorant. Quelle confiance accorder à ce langage et à cette communication, mensonge institué ?

Et comment ose-t-on prétendre offrir aux jeunes Français de s’ouvrir à l’international lorsque l’on supprime progressivement de l’instruction publique l’enseignement de toute autre langue que celle de l’Empire4 ?

Il est vrai qu’un ministre de l’Éducation voulait que le français devînt une langue étrangère en France.

Dans cinq ans donc, disparaîtra pour les futurs avocats la possibilité de faire valoir un savoir et un savoir-faire particulier dans les relations internationales et singulièrement européennes.

Un jeune juriste germanophone, italianophone, hispanophone, lusophone, voire sinophone, russophone, arabophone ou iranophone, et même tout cela à la fois mais ne baragouinant pas le sabir impérial, ne saurait, et c’est bien évident, prétendre à l’honneur d’accéder au barreau français. Comment n’y avions-nous pas songé plus tôt ?

Quel intérêt d’ailleurs le barreau en particulier et le pays en général pourraient-ils bien tirer d’individus aussi peu orthodoxes, aussi récalcitrants et indociles ? Aussi libres ?

Puisqu’être égal, c’est être pareil.

Et il ne semble pas que nous puissions espérer de nos voisins le moindre secours contre cet engourdissement machiné.

Au début du siècle5, nous nous étonnions déjà de la politique d’abandon général qui avait contaminé l’Europe à la suite des renoncements français.

Le « Brexit » pourrait-il constituer l’occasion pour les Européens de se réapproprier le privilège de leur diversité linguistique6 ? Poser la question, c’est, hélas, déjà y répondre lorsque l’on sait ce que l’on sait.

Est-ce la vocation d’une profession vouée aux libertés que de contribuer à asseoir encore un peu plus cette domination ?

Nous en doutons et voulions le dire.

S’il est peu probable que quiconque s’en soucie, nous aurons au moins fait notre devoir.

Un article d'Alain Clavier - avocat du barreau de Versailles - à lire dans la Gazette du Palais du 4 octobre.


1 – Mandon T., « Cette réforme de l’examen d’entrée à l’école d’avocat permet de rehausser le prestige de la profession », Gaz. Pal. 12 juill. 2016, n° 270t3, p. 10.
2 – « L’Abrogation clandestine de l’ordonnance de Villers-Cotterêts », Gaz. Pal. 30 oct. 2001, n° C5883, p. 42 (quinze ans déjà !).
3 – Dont précisément la Gazette du Palais du 12 juillet 2016 (p. 3) honorait la mémoire après son ultime départ – Il faudra quelque jour qu’un premier secrétaire en fasse de son discours l’éloge, voire que des Mélanges en l’honneur de Jean-Gaston Moore viennent rendre à sa mémoire un peu de ce que nous lui devons.
4 – Ne cherchez pas, dans les classes dites « européennes » de nos collèges une seule qui soit consacrée à l’allemand, à l’italien, à l’espagnol… voire à un apprentissage intensifié du français, qui ne semblerait parfois pas totalement inutile… un seul idiome y règne en maître.
5 – V. note 2.
6 – Car il s’agit bien d’une chance (Genèse XI – 1-9) ; la devise officieuse de l’Union In varietate concordia (Unie dans la diversité) prétendait le traduire ; mais toute sa politique tend à ce qu’elle soit… désunie dans l’uniformité ; institutionnalisation du mensonge.

Articles recommandés
Lundi 29 Avril 2019 - 10:53
La Cour a conclu dans cette affaire qu’il n’y aurait pas violation de la Convention si le requérant était renvoyé en Algérie, considérant que « la situation générale en matière de traitement des...
Mercredi 23 Janvier 2019 - 15:42
Droit des libéralités et des successions Dans une décision du 5 décembre 2018, la Cour de cassation a considéré que « le bénéficiaire d’une donation au dernier vivant n’a pas la qualité de...
Vendredi 28 Septembre 2018 - 14:58
► Note de synthèse (5 heures / Coef. ) Télécharger le sujet      ► Droit des obligations Télécharger le sujet     ► Épreuves de cas pratique...
Lundi 23 Juillet 2018 - 15:39
Les résultats des épreuves d'admissibilité du CRFPA sont enfin tombés ! Bravo à tous les étudiants pour la réussite de cette première étape. Mais le marathon est loin d'être terminé. L'heure...
Vendredi 6 Juillet 2018 - 12:03
Pour vous accompagner dans la préparation au Grand Oral du CRFPA, Lextenso vous propose de réviser cette ultime épreuve en vidéos avec le professeur émérite Henri Oberdorff. Auteur des ouvrages "...
Vendredi 6 Juillet 2018 - 12:03
Pour vous accompagner dans la préparation au Grand Oral du CRFPA, Lextenso vous propose de réviser cette ultime épreuve en vidéos avec le professeur émérite Henri Oberdorff. Auteur des ouvrages "...
Vendredi 6 Juillet 2018 - 12:03
Pour vous accompagner dans la préparation au Grand Oral du CRFPA, Lextenso vous propose de réviser cette ultime épreuve en vidéos avec le professeur émérite Henri Oberdorff. Auteur des ouvrages "...
Mardi 12 Juin 2018 - 17:06
Droit de la propriété intellectuelle Ce qu'il faut retenir : Une marque consistant en une couleur appliquée sur la semelle d’une chaussure ne relève pas de l’interdiction d’enregistrement des...
Vendredi 18 Août 2017 - 14:04
Un arrêté du 19 juillet 2017 publié au JO de ce jour fixe le plafond du montant des droits d'inscription pouvant être exigés des bénéficiaires de la formation initiale dispensée par les...
Mercredi 28 Juin 2017 - 15:11
Dans un arrêt du 14 juin 2017, la Cour de justice de l’Union européenne a jugé qu’un site de téléchargement et partage en ligne d’œuvres protégées [The Pirate Bay] effectuait un acte de communication...