24 fév 13:56

Dans la première clinique juridique de France

Pour tous les étudiants

En 2015, Lextenso étudiant avait interviewé le fondateur de cette clinique juridique, Benjamin Pitcho, avocat et enseignant à Paris 8. Il nous avait présenté avec une grande éloquence ce projet innovant. Lire l'article sur http://lext.so/FHrNXz

En 2015, Benjamin Pitcho et 4 étudiants « cliniciens » - Clément, Fiona, Mélissa et Olivia - avaient accepté de répondre au micro de Lextenso étudiant (Lire l'article)
Dans le numéro du mois de 15 février 2016, les Petites affiches (Lextenso) reviennent sur la première Clinique juridique de France (article rédigé par Sophie Tardy-Joubert).

 

À l’université Paris 8 Saint-Denis, des étudiants donnent gratuitement des conseils juridiques à la population. La clinique juridique est une association qui regroupe des étudiants, des avocats bénévoles et des enseignants. Elle a un double objectif : favoriser l’accès au droit et enrichir la formation universitaire. Une idée innovante, plébiscitée par les étudiants et largement copiée.

Une femme voilée accompagnée de son fils adolescent pousse timidement la porte d’une salle de cours de l’université de Saint-Denis. Dans la pièce exiguë, deux étudiantes l’invitent à prendre place à la table de formica blanc, puis écoutent, attentives et concentrées. La maman s’exprime dans un français maladroit, joint les mains à la parole pour expliquer son problème : la date de naissance du passeport de son fils n’est pas juste, il y a un décalage de deux ans par rapport à la réalité... et à ce qu’elle a déclaré lorsqu’il s’est inscrit au collège.
Au bout d’une dizaine de minutes, les deux jeunes filles finissent par comprendre : la femme demande de l’aide pour faire modifier la date de naissance du passeport. « C’est typique des difficultés que l’on peut rencontrer ici », explique Tanedice, l’une des deux étudiantes. « On a souvent du mal à se comprendre ». Tanedice et Caroline expliquent lentement la procédure à la dame : elles vont examiner sa requête avec un avocat professionnel, et dans 48  heures, l’appelleront pour lui dire si elles sont capables de l’aider. Car, si elles reçoivent comme de vraies professionnelles, Tanedice et Caroline ne sont encore qu’étudiantes en droit.

Les deux étudiantes sont membres de la « clinique juridique » de l’université Paris 8 Vincennes- Saint-Denis. Ce dispositif propose un service d’assistance juridique gratuite assuré par des étudiants. Ils sont une quarantaine à se relayer par binômes pour assurer des permanences du lundi au vendredi, de 9 h à 18 h. « C’est gagnant-gagnant ! », explique Caroline. « On rend service aux gens, mais eux aussi, car grâce à eux, on apprend. Ils savent qu’on va le faire à fond ». Nadir et Idrissa, les deux étudiants de permanence dans la matinée, renchérissent.
« J’ai déjà fait des stages, et j’ai pu assister à des rendez-vous justiciable-avocat. Mais c’est la première fois que je passe derrière le bureau », raconte Nadir, enthousiaste. « On a l’impression de toucher du doigt le métier d’avocat, c’est très formateur », poursuit Idrissa. Visiblement très motivés, les étudiants bénévoles de la clinique juridique font pourtant un effort important pour assurer ce service. En plus de la demi-journée de permanence hebdomadaire, ils reviennent à la fac presque tous les samedis. Ils ont alors des cours supplémentaires, donnés par des avocats bénévoles, en droit des étrangers, droit du travail et droit immobilier, et sont également « mis en situation » d’entretien. Un exercice totalement nouveau.
« Les avocats qui nous encadrent nous donnent des techniques. Car mener un entretien, ce n’est pas laisser les gens parler, sinon on se fait embarquer », explique Caroline. « Il ne faut pas se contenter de la parole du justiciable. Il nous faut des preuves, des qualifications juridiques. Parfois les justiciables omettent de nous dire des choses ou nous mentent pour qu’on aille dans leur sens. Il faut être vigilant ». « Et puis, on ne doit pas se transformer en psy, laisser les gens nous raconter leur vie », détaille Caroline. « Quand ils dévient, il faut vite les recadrer avec des questions précises, comme : vous avez des justificatifs ? Une lettre de licenciement ? Un contrat de travail ? C’est à nous de les ramener à ce qui nous intéresse ».
« Tout cela en restant diplomate et en gardant le sourire », complète Idrissa. « On doit toujours se montrer rassurants ».

Les cliniques juridiques, ou comment dépoussiérer l’enseignement du droit

Derrière cette initiative, Benjamin Pitcho, avocat d’une quarantaine d’années, portant costard, mèche rebelle et barbe de trois jours, mais que ses étudiants appellent respectueusement « Monsieur Pitcho ». Spécialiste du droit de la santé et du droit des nouvelles technologies, nouvellement membre du Conseil de l’Ordre de Paris et maître de conférences à Paris 8, il veut dépoussiérer l’enseignement du droit. « La formation n’est pas adaptée. On est très en retard : la France est le dernier pays à avoir proposé des cliniques juridiques, alors qu’il y en a partout dans le monde depuis des années. Aux États-Unis, bien sûr, mais aussi en Asie, en Russie... En France, la faculté propose cinq ou sept ans de formation théorique, mais rien de pratique. Je voulais montrer aux étudiants le côté concret du métier. Qu’ils ne se contentent pas d’apprendre un Code civil. Là, au moins, ils vont apprendre des réflexes. Ils sauront ce qu’est un client « relou », le temps qu’un avocat passe à faire des photocopies... ». Les étudiants adhèrent. « C’est vrai qu’en amphi, on ne fait que gratter. Ici c’est autre chose : on applique, on va chercher l’info. Rien de mieux que la pratique », assure Caroline.
Responsabilisés, les étudiants prennent confiance en eux. Si Me Benjamin Pitcho assure être joignable en permanence par téléphone et par mail, ils sont seuls pour les permanences.
« On se sent plus mature et plus « pro ». On dépasse le cadre universitaire, mais on explique quand même qu’on est étudiants. Il y a des cas qui dépassent nos compétences : quand les délais d’appel ou de prescription sont très courts, par exemple. Là, on renvoie vers un avocat. C’est parfois dur à expliquer, les gens ne comprennent pas toujours », précise Nadir.
Le rendez-vous se clôt par la rédaction d’une « fiche signalétique », sorte de procès-verbal qui résume l’entretien. « On la rédige au conditionnel, pour nous protéger. C’est une des formalités que l’on nous apprend ». Sur cette base, les responsables de la clinique décident si les étudiants sont ou non compétents pour traiter le problème. S’ils le sont, ils ont quinze jours pour traiter le dossier, et le faire valider par « Monsieur Pitcho ». Actuellement, deux dossiers sont en cours : une contestation d’amende pour non-présentation de carte grise, et une promesse d’embauche non respectée. La clinique permet également d’informer la population sur ses droits. Les étudiants expliquent ainsi souvent à leurs visiteurs qu’ils peuvent bénéficier de l’aide juridictionnelle...

Se sentir utile

Tous évoquent la satisfaction qu’ils ont de « se sentir utile ». Idrissa, étudiant en première année de master de droit des affaires de l’université de Nanterre, vient à Saint-Denis pour participer à la clinique. « On voit arriver des gens en pleine détresse. Quand ils viennent récupérer leur dossier et qu’ils repartent avec un sourire, c’est gratifiant. C’est une façon de participer à la vie sociale et de favoriser l’accès au droit ». Ils y trouvent aussi leur intérêt en terme de formation.
« On développe des qualités transversales, ce qui est utile, parce que comme jeune avocat, on doit toucher à tout », expliquent Nadir et Idrissa. Pour Caroline, qui n’est qu’en deuxième année de licence, « ça permet de voir un peu tous les domaines avant de choisir une spécialité ».
Me Benjamin Brame, avocat spécialisé dans le droit administratif et le droit des étrangers, vient de découvrir la clinique juridique. « C’est le genre de choses dont j’aurais rêvé quand j’étais étudiant », commente-il en assistant à la permanence. Venu en observateur, il réfléchit à rejoindre l’équipe d’avocats bénévoles qui encadre la clinique. « Les jeunes diplômés manquent cruellement d’expérience. Or certains domaines, comme le droit des étrangers, c’est avant tout du terrain. C’est vraiment ça qui fait la différence. Et pour moi, ce serait sans doute intéressant de rencontrer des étudiants très motivés, qui peuvent être de potentiels stagiaires ». « Bien sûr, cette dimension de mise en relation compte aussi, mais je ne veux pas faire de fausses promesses aux étudiants, ni imposer quoi que ce soit aux confrères qui interviennent », précise Me Benjamin Pitcho. « Ce qui est sûr, c’est que cela permet aux étudiants de Seine-Saint-Denis de rencontrer des avocats venus de grands cabinets parisiens, auxquels ils auraient difficilement accès autrement. C’est important de permettre cette rencontre ».
La clinique juridique fait des émules. Lancée à la rentrée 2013 avec dix étudiants volontaires, elle en attirait 20 l’année suivante ! Aujourd’hui, les candidats sont si nombreux qu’ils doivent passer un oral de sélection. L’université Paris 8 a pris note de l’engouement, et propose désormais un diplôme d’université de la clinique juridique. Pionnière en la matière en France, elle a été imitée par de très nombreuses facultés à Paris et en province... Me Benjamin Pitcho rêve qu’un jour, la clinique juridique soit un élément de toute formation d’avocat, « comme à New York, où les étudiants doivent justifier d’au moins vingt heures de clinique pour intégrer le barreau ».

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